Bourgeois Bust - Jeff and Ilona

1991

Marbre

113 x 71,1 x 53,3 cm

En 1991, l’artiste et son épouse d’alors, récemment mariés. Lui, cheveux gominés, yeux fermés, clavicule saillante, torse glabre. Elle, cheveux ondoyants, paupières closes, bras droit manquant, seins pointus que ceignent des perles. Ils ne s’embrassent pas, ils vont s’embrasser : intrusion d’une imminence narrative, première entorse au présent d’éternité de la sculpture classique. Moins un baiser que sa mise en action, que l’instant d’avant. Moins Rodin (Le Baiser, vers 1882) que Canova (Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, 1793). Du reste, Jeff Koons joue sur la polysémie du baiser, qui tient tout à la fois de l’offrande et de l’accueil, de la détention et de la capitulation, de l’animation – ce souffle, l’anima, que l’on transmet – et de la réanimation – cette belle endormie qu’il convient de faire revenir à elle. Par la langueur de l’étreinte et par la position des doigts, Koons le rappelle : tout est question d’abandon et de mainmise. De prise et de proie. Quoique de manière moins scabreuse que dans certains autres travaux de sa série Made in Heaven, l’artiste se met en scène avec Ilona Staller et érige son intimité en image noble, et immémoriale. Par l’apparente qualité du marbre statuaire, par sa volupté contenue, par l’orthodoxie de son piédouche, ce double buste renvoie à la sculpture néoclassique de Canova, certes, mais aussi, par ses chairs impavides, par son désir tout à la fois ardent et glacé, à certaines œuvres d’Auguste Clésinger (Femme piquée par un serpent, 1847) et de Jean-Léon Gérôme (Tanagra, 1890).

Koons oscille ici entre un hyperréalisme certain et une certaine stylisation : les linéaments anatomiques ne sont jamais minutieusement restitués, les perles comme les cheveux semblent souvent échapper à la pesanteur, les gestes désertent parfois la vraisemblance. Et c’est précisément dans ce maniérisme assumé, dans ce quasi-naturel, dans cette « esthétique du presque », servie par des moyens plastiques substantiels, que se situe le style de Koons, icône pop incontournable et nullement insensible aux très riches heures du passé.

Colin Lemoine

Extrait du catalogue de l’exposition « Art Lovers », Grimaldi Forum, Monaco, 2014.

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